
Fatigant un voyage au long cours ? Non mais quelle blague ! Et nous hexagonaux à trimer 35h, affrontant les embouteillages pour gagner de maigres semaines une villégiature encombrée, à élever d'ingrates progénitures, le tout en subissant une météo sibérienne en plein été ! Et pourtant si je vous assure. Si le corps peut occasionnellement en souffrir (estomac régulierement renversé, pieds endoloris par des heures de marche, coups de soleil, morsures de moustiques...), les nerfs sont plus encore soumis à rude épreuve (administrations ubuesques, petites arnaques en tout genre, prix systématiquement gonflés à la vue d'un touriste...). Autre exemple : le portable que l'on sait parfois irritant (sonneries kitchs, conversations ineptes...), mais qui en Egypte sert aussi de jukebox, "j'entends" sans oreillette ou écouteurs mais au contraire à pleine volée. Imaginez un Alexandrie - Le Caire en train : vous vous installez confortablement, préparez un bon livre ou espérez piquer un roupillon, au lieu de ça votre wagon se transforme en night club... Oh bien sur, tout cela n'est pas l'usine, ni même le bureau, honte à moi évidemment d'oser imaginer le contraire. Mais l'expérience du long "court" (tentons cet oxymore...) nécessite, c'est presque un pléonasme de le rappeler, une bonne dose d'endurance. Pour gérer la durée, digérer ce trop plein d'ailleurs, la solution consiste souvent à emporter dans sa besace une portion réduite de chez soi. L'échappée absolue est un leurre, on ne coupe pas si aisément tout lien ombilical. Echapper à l'échappée. Ma trousse de secours est donc constituée d'un assortiment de pansements et de pommades. Commençons par la potion musicale. Rendons grace à une invention éblouissante : le lecteur MP3 à disque dur, capable d'emmagasiner une bonne partie de sa discothèque. Mon choix s'est porté sur le modèle XS202 de la marque française Archos, d'une capacité de 20 Go. Contrairement au logiciel qui a fait la fortune d'un Bill Gates et non d'IBM (quoi que...), l'invention reine réside ici moins dans le logiciel que dans son support miniaturisé. J'ai été agréablement surpris de la fiabilité de ce matériel, lequel a parfaitement supporté un an de mauvais traitements (chaleur, cahots des transports...). Un support qui s'est avéré idéal pour les longues soirées dans un trou perdu ou les interminables trajets. Comme toujours cependant, gare à l'isolement autiste. Savoir aussi s'ouvrir à l'univers musical visité, simplement dorénavant sans risquer l'indigestion. 
Enchainons avec la médication cinéma. Les centres culturels et Alliances françaises nous offrent (gratuitement donc) cette récréation. On imagine mal les efforts de présence culturelle de la France à l'étranger. Ils offrent pourtant de par le monde des équipements de qualité (blibiothèques, salles de spectacle, salles de cours de langue) pour promouvoir la francophonie et la culture française. Nous verrons d'abord à Damas Mon petit doigt m'a dit (Pascal Thomas, 2005), suspens léger tiré d'un roman d'Agatha Christie. Puis dans le vaste et superbe centre du Caire le non moins splendide film d'animation Azur et Azmar (Michel Ocelot, 2006). A Addis Abeba dans des conditions plus spartiates Arthur et les minimoys (Luc Besson, 2006), bluette animée sans prétention. Enfin à Tananarive ce sera l'amusant Fauteuils d'orchestre (Danielle Thomson, 2006) avec une pléiade d'acteurs fameux. Une fois à la Réunion nous réintégrons le circuit payant et nous gorgeons de quelques toiles : l'incontournable Bienvenu chez les Ch'tis (Dany Boon, 2008), le passionnant La guerre selon Charlie Wilson (Mike Nichols, 2008) sur l'aide US aux moudjahidins afghans contre les soviétiques, et le thriller horrifique quasi métaphysique The mist (Frank Darabond, 2008). En Inde, hommage obligatoire à Bollywood en allant voir à Jaipur dans une vaste salle à la décoration kitchissime une comédie (1,2,3). Nous n'avons bien sur rien capté mais avons quand même passé un bon moment car le spectacle était aussi dans la salle. Enfin Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal (Steven Spielberg, 2008) vu en VOST turc à Trabzon sur les bords de la mer Noire, et avec entract SVP. Poursuivons avec le placebo informations, le plus infame, donc à user avec modération. Car partir au loin c'est aussi s'extraire de cette gangue de l'info qui nous absorbe, sans forcément vivre retiré du monde. Trouver un quotidien ou un hebdo d'information français sur notre trajet n'est pas chose fréquente. Nous profitons aussi dès que possible du riche réseau de centres culturels et Alliances françaises (Damas, Amann, Le Caire, Addis Abeba et Dire Dawa, Dar es Salaam, Tananarive et Fianarantsoa, Delhi et Ankara) pour savourer la climatisation de leur bibliothèque et y lire la presse. A défaut reste le clic de souris. On trouve sans problème dans tout pays même un vieil ordinateur (vieux signifie ici à peine d'une décénnie) et une connection 56k (encore la norme en France voilà peu). Rappelons d'ailleurs l'étonnante profusion des téléphones portables dans de nombreux pays intermédiaires voire en développement. Et viva la planète interconnectée. Victoire de l'instantané qui laisse sur place même le plus matinal des journaux (imaginez alors ceux du soir...). Même Edwy Plenel se lance dans l'info en ligne selon Le Monde son ancien canard. Triomphe de l'octet sur l'imprimé (de presse, ne précipitons rien tout de même), comme est signé aujourd'hui la fin du disque. Fin de l'objet. Bel idéal anti(alter?)matérialiste finalement. Et pourtant, on oublie hardiment, à l'heure du flash info roi, que l'important est moins la nouvelle ("l'info") que la façon de la présenter, de la commenter, de la triturer ou même de l'ignorer. Le voyageur au long cours prendra donc garde d'éviter toute surdose, toute saturation en ce domaine, son échappée belle risquant d'être rattrapée par l'ogre web-info. Aussi rien ne vaut le quotidien papier, celui que l'on achète comme gage de la qualité qu'on lui porte, que l'on plie et déplie à la terrasse d'un café comme au pied d'un tombeau à Petra à la faveur d'une pause, tandis que le branché déballe toute sa panoplie. Peut-être par nostalgie d'un temps en train de disparaitre pour celui du tout numérique, du reporter globe-trotter façon Albert Londres au profit du documentaliste-analyste-pigiste vissé sur son siège. Quel plaisir de découvrir à la lecture d'un quotidien national français occassionnellement déniché (et souvent à vil prix), comme une revenant de la lune, que la vie a continué imperturbablement son cours. Et le dévorer de la une à la dernière page, puis le conserver pieusement, comme une relique. Et fi de sa fraicheur. Un oeil sur le net pour rajeunir l'insatiable info permet de saisir aussitôt l'escroquerie du tout instantané, toujours à l'heure mais vaguement fiable, éternellement dans la mouvance. Un déversoir sans fin et sans tri. Le voyageur prendra donc du recul sur les soubressauts de son époque. N'est-ce pas la plus belle définition du voyage au long cours ? Une distance salutaire sur ses contemporains et, espérons le un peu, sur lui même. 
Terminons avec le remède littéraire. On dit qu'il n'y a pas de bon voyage sans littérature. Essayons voir. Les indispensables guides comptent, au poids, pour l'essentiel de l'emport (compter un par pays, faites le calcul, cf itinéraire). Mines d'informations, ce sont cependant des ouvrages presque jetables (obsolecence rapide et inutilité sitôt passée la frontière) que seule la nostalgie nous oblige à trimbaler plus longuement. En dehors de ces utilitaires, la grande question demeure : que lire ? Quelles oeuvres accomoderont le mieux le parcours ? La première idée fut celle des récits de voyages, en particulier Afrikatrek (aussi en film, ed. MK2) de Alexandre et Sonia Poussin, deux sympathiques fondus ayant parcouru à pieds une transafricaine (3 ans, 14 000 km). Ça tombe bien, c'est notre trajet (bon, pas dans le même sens ni à pinces mais on va pas chippoter...). Réflexion faite, cette lecture ne risque t-elle pas de faire doublon ? N'y a t-il pas risque de confusion à superposer ainsi voyage réèl et par procuration ? Peu à peu, l'évidence se dégage finalement : Rimbaud, son oeuvre bien sûr, heureusement compacte (Oeuvres complètes et correspondances, coll. Bouquins, R. Laffont) et la seconde vie de "l'homme aux semelles de vent" dans l'actuelle Ethiopie (Alain Porer, Rimbaud en Abyssinie, 1984, Poche). La lecture du poète voyageur, par petites touches, offre un décompte idéal à sa biographie conservée pour les lieux mêmes. Ces lectures préméditées, et forcément très limitées par la charge, seront complétées en cours de route au gré des occasions que l'on pourra dénicher. Ainsi en Egypte de l'extrait du Voyage en Orient de Gérard de Nerval consacré au Caire du XIXème siècle, ou de la biographie "polarisée", mais très solidement étayée, d'Akhenaton (Gilbert Sinoué, 2004, Folio poche), achetés dans la "Librairie de France" de la capitale égyptienne. Un must avant de découvrir, ébahi, les pièces consacrées au pharaon hérétique au museum. Tout cela sans oublier une bonne bande son (une habitude...), histoire d'élargir voyage et lectures en cinémascope, avec, pour l'Egypte par exemple, les délicieusement kitchs et surannés (à l'instar de l'architecture flétrie et vétuste du Caire ou d'Alexandrie) compositeurs hollywoodiens Bernard herrmann (Pharaon, 1950', co-composé avec Alfred Newman) ou Miklos Rozsa (Valley of the kings, même époque). Après retour dans notre librairie cairote préférée, autre lecture contextualisée mais plus d'actualité, celle du politologue orientaliste Gilles Kepel (Fitna, 2004, en poche chez Folio actuel), dont on ne peut une fois encore que souligner les pertinentes analyses des fractures au sein du monde musulman. Enfin quelques lectures plus décontractées, comme L'éclat de Dieu, roman fantastico-métaphysique plutôt réussi de Romain Sardou (le fils de...), échangé dans un hôtel de Louxor. Toujours acheté au Caire mais réservé à l'étape éthiopienne, le livre de Jean-Christophe Rufin, Asmara et les causes perdues (Gallimard, 1999, en poche chez Folio) s'avère d'une lecture précieuse pour comprendre les complexes enjeux géopolitiques et moraux des interventions humanitaires pratiquées dans les années 1980 en Erythrée et au Tigré. C'est aussi le moment de Rimbaud, oeuvre et biographie. Etre sur place, en particulier à Harar, procure une délicieuse résonnance. Puis déniché chez un bouquiniste de rue d'Addis Abeba Le maitre des illusions (The secret history) de Denna Tartt (1992), diabolique roman psychologique sur la dérive d'une certaine jeunesse bourgeoise intellectuelle. La Tanzanie est ensuite une période de relative disette de livres français. Signalons l'achat à l'aéroport de Johannesbourg ou nous transitons de la BD en anglais La marque jaune du grand Edgar P. Jacob. Heureusement Madagascar la francophone arrive. L'étonnant marché aux livres de Tananarive (antiques manuels scolaires, classiques, revues du vieux Paris Match à Jeune et Jolie...) est l'occasion de quelques achats. Choc littéraire avec le dantesque polar Le dahlia noir de James Ellroy (1987), en attendant de voir l'adaptation ciné récente de Brian de Palma, et Papillon de Henri Charrière (1969), dont je ne connaissais inversement jusque là que l'adaptation de Franklin J. Schaffner avec McQueen et Hoffman. En réserve pour l'Inde l'incontournable La cité de la Joie de Dominique Lapierre (1985). Nous reconstituons ensuite notre stock aux iles de la Réunion et Maurice en prévision de la longue étape indienne. Et puis l'envie vient en mangeant. Michel Onfray (La puissance d'exister, 2006) offre une évasion philosophique stimulante mais non exempte de contradictions. Gros morceau avec Les bienveillantes de Jonathan Littell (2006, en poche chez Folio, 1400 pages), récit halluciné du parcours d'un officier SS qui a valu à son auteur le prix Goncourt. Preuve que si l'histoire nourrit fréquemment la littérature, celle-ci peut inversement enrichir avec talent et compétence la réflexion historique, malgré quelques réserves. Enfin encore un Dominique Lapierre, en collaboration avec Javier Moro, avec Il était minuit moins cinq à Bhopal (2001), récit de la fameuse catastrophe de 1984, instructive sur ses causes, mais qui reprend certaines recettes de son best-seller précédent. Arrivés en Inde, nous sommes surpris de trouver dans certaines villes touristiques (Delhi, Udaipur) des petits bouquinistes possédant un rayon francophone. Nous y échangeons donc un nouveau Dominique Lapierre (tant qu'à faire...) co-écrit avec son comparse Larry Collins, Cette nuit la liberté (1975), récit instructif de l'indépendance en 1947 et du déchainement de violence qui l'accompagne. De même avec La fureur du Gange (1964, en poche chez Motifs) de l'écrivain indien Manohar Malgonkar, tableau subtil des fractures nationalo-religieuses à la même époque. Dans une librairie vieillote entièrement francophone perdue dans la banlieue de Delhi, découverte d'un filon de 10 exemplaires de La vie quotidienne des comédiens au temps de Molière (Hachette, 1966). Un abime de dépaysements. Trouvé dans un hôtel de Bénarès : Atlantis (David Gibbins, Pocket, 2005) thriller historique high tech sans prétention. Puis pour varier les genres Le petit traité de la décroissance sereine (Serge Latouche, Mille et une nuits, 2007), teinté d'altermondialisme et d'écologie (pour faire simple), et qui fait écho à quelques une de nos observations et méditations de voyageur. Nouvelle littérature indienne avec Le roman du Gange de Bernard Pierre (1991, en poche chez Pocket), utile synthèse de l'histoire et de la société indienne à travers le cours de son fleuve sacré. Un peu de science fiction avec Je suis une légende de Richard Matheson (1954, en poche chez Folio), l'histoire du dernier homme sur une Terre (on en est loin en Inde...) dominée par les morts vivants, en attendant de voir ce que donne la version ciné récente avec Will Smith. On passe au petit chef d'oeuvre de Patrick Suskind, Le parfum (1985), trouvé dans une version poche en piteux état tant il avait circulé de mains en mains. Et encore une adaptation a voir. Puis une évocation érudite mais un peu pédante à mon goût de Dante par Philippe Sollers (entretien avec Benoit Chancre) dans La divine comédie (2000, en poche chez Folio). Curiosité que de lire cette lourde apologie littéraire et philosophique du christianisme romain à Dharamsala, coeur du bouddhisme tibétain en exil. Nouvelle évasion dans l'univers cauchemardesque de James Ellroy avec Le grand nulle part (1989), chanceusement déniché chez un petit libraire de Dharamsala. Puis trouvaille sur Bazar street à Delhi à la veille de quitter l'Inde de la biographie romancée du grand écrivain américain de science fiction Philippe K. Dick (1928-82), Je suis vivant et vous êtes morts (Emmanuel Carrère, 1993, en poche chez Points Seuil). Découverte d'un personnage trouble, défoncé, paranoïaque, instable, dont l'existence approche le leitmotiv obsédant de toute son oeuvre : qu'est-ce qui est réel ? Question centrale au fond... Puis acquisition à Chandighar, la ville indienne dessinée notamment par Le Corbusier, d'un volume regroupant trois aventures de Tintin en anglais et en version miniature. Jouissif. Et puis Hergé est à l'origine de bien des vocations de voyageurs, juste retour des choses. Arrivés en Iran, quoi de mieux que d'y accompagner nos pérégrinations par la lecture de Sauver Ispahan du jeune académicien Jean-Christophe Rufin (1998, en poche chez Folio), romance navigant entre la Perse et l'Asie centrale du XVIIIème siècle. Dans un autre genre, lecture du récit des méthodes staliniennes mises en oeuvre lors du procès de Prague en 1953 avec Le procès de Artur London (1968), poche toujours acquis à Delhi. Un témoignage bouleversant, sans concession, quoique l'auteur ne renie pas l'URSS après sa libération. Donne envie de revoir l'adaptation de Costas-Gavras avec Montand. On ne cherchera pas de douteux parallèles avec l'Iran actuelle... En Turquie, lecture de l'autobiographie de notre ami Reynolds Michel (Au coeur des conflits, itinéraire d'un chrétien engagé, ed. EPI, 2007), qui avec son épouse Martine, nous ont reçu à La Réunion durant quelques jours avec une hospitalité admirable. Parcours étonnant et émouvant d'un prêtre d'origine mauricienne à l'ile de la Réunion chassé par deux fois du territoire national d'abord ultramarin puis métropolitain, avant de recouvrir ses droits en 1981 puis de quitter la prêtrise. Instructif sur le contexte politique, idéologique et religieux d'une époque. La traversée de retour de l'Europe sera mise à profit d'abord pour apprécier les réflexions d'Umberto Eco avec A reculons, comme une écrevisse (2006, en poche chez Grasset), sorte de suite d'un premier recueil de chroniques et conférences au titre déjà métaphorisant le mouvement animalier (Comment voyager avec un saumon, 1998). Réjouissant, en particulier tout ce qui concerne ce cher Berlusconi que nos voisins italiens viennent tout juste de reconduire pour la troisième fois aux affaires (dans tous les sens du terme). Ensuite pour lire quelques revues instructives : HS de Sciences et Vie sur les maisons de demain, HS de Sciences et Vie sur l'environnement, et HS de La Recherche sur les sciences de la Terre en 18 mots-cles (sept. 2007). 
Au final, plaisir d'avoir conjugué errance voyageuse et littéraire, d'avoir laissé le hasard distiller ses découvertes. Confirmation du cousinage entre ces nomadismes. Le monde est un grand livre ouvert. Les livres renferment des milliers de mondes. Merci encore à Gilles Lapouge, dont le titre du blog est emprunté à un de ses ouvrages, d'avoir inspiré et donné le goût à ces égarements et flâneries conjointes. |