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Iran - Teheran


de Christophe, 05-06-2008

Chronique d'un voyageur qui voudrait échapper un peu à sa condition de touriste.


Le principe d'un voyage au long cours ambitionne d'échapper aux canons du tourisme classique.

Résumons celui-ci en quelques critères tous ou partiellement réunis dans une industrie, peut-etre la plus emblématique de notre époque. D'abord, par stricte opposition, sa faible durée d'hebdomadaire à mensuelle, qui conditionne l'ensemble de notre équation. Elle en est la clé de voute, s'insère dans les temps de nos existences métronomisées, entre les différents décomptes annualisés (angoisse de la rentrée scolaire, fetes feintes de Noel...), mensualisés (impots à prélevement indolores et salaire-soudure) ou hebdomaderisés (rituel du week end composé d'un samedi consumériste et hédoniste et d'un dimanche religieusement maussade, le tout encadré d'un lundi noir et d'un vendredi délivrance, et entrecoupé d'une respiration enfantine).

Partir par besoin sans doute, par gout bien sur. Mais partir est devenu aussi rituel pour parler comme un ethnologue de la modernité. Partir à tout prix, éviter l'insulte, la honte sociale de celui qui ne peut pas (ne pas vouloir est-il admis en la matière ?).

Les vacances scolaires dictent d'ailleurs la rythmique touristique, source d'une forme d'infantilisation plus ou moins imposée aux adultes. L'industrie du tourisme déploie alors ses techniques de planification pour offrir à grande échelle des produits standardisés, formates. Dilemne de la démocratisation de l'accès. La publicité galvanisera le décor exotique (littoral, soleil), les activités sportives (la glisse a toutes les sauces) et culturelles réduites a quelques sites dument éprouvés.

Grappes de touristes prenant la meme photo des pyramides de Gizeh.

 

 

 

 

 

 

Bus de touristes en Egypte pour la semaine se restaurant au McDo. Précisons afin d'éviter toute hypocrisie que nous nous y rendons également de temps à autres, mais dans le cadre d'un voyage au long cours rendre l'estomac a certaines habitudes peut etre salutaire...

 

 

 

 

 

 

Celui qui aime la marge pourra t-il trouver un espace de manoeuvre au milieu de l'appétit insatiable des tour opérateurs ? Si la meilleure parade réside bien dans la durée, le temps qui s'étire et émancipe des menus tout tracés, on ne pourra pourtant répondre autrement que de façon ambivalente.

A tout seigneur, illustrons cette chronique d'un voyageur qui voudrait un peu échapper à sa condition de touriste par l'Egypte. Un vrai paradis du voyage en kit, sous vide (mais avec air conditionné à tous les étages), un concentré des bienfaits et des maux de cette industrie ogresse. On sait son poids économiquement vital en Egypte : des milliards de dollars dans la balance, des centaines de milliers d'emplois. Mais aussi une sensibilité exacerbée aux tensions géopolitiques au Proche Orient et bien sur aux attentats, réguliers, sur son propre sol, heurt dorénavant classique entre régime de fer et minorité intégriste. D'ou la présence massive d'une police touristique à chaque coin de rue des sites visités (photo prise à Louxor) comme devant chaque banque, église ou synagogue. Inquiétant ? Au contraire, le touriste en boite, passés les premiers émois du énième attentat qui aura retardé un temps son escapade (sans parler des joueurs qui spéculent sur le risque pour bénéficier d'une ristourne...), appréciera en Egypte la sécurité quotidienne que cette présence militaire très visible assure. Très peu de vol, aucune agression. Pas de mauvais esprit cependant, les égyptiens étant par nature tres accueillants et pacifiques. On laissera donc, en voyage organisé sur le Nil comme ailleurs, toute réflexion politique de coté.

Qu'importe d'ailleurs, on y vient principalement pour son patrimoine historique, ses littoraux coraliens et ses excursions désertiques. Bref toute la gamme de l'exotisme pour des voyages en bulle. L'Egypte accueille donc 95% de touristes traveltourisés, aéroportés et hebdomaderisés (parfois meme dromaderisés, hihi). Tout ce beau monde, parfaitement classé par nationalités, défile sur quelques sites a juste titre incontournables (pyramides de Gizeh, musée du Caire, temple de Karnak, vallée des rois...) selon un parcours et un discours rodés. Jamais de faux pas, ne pas s'aventurer au delà du chemin fléché. Un exemple parmis bien d'autres : Karnak, fabuleux ensemble cultuel dont l'aménagement s'étend sur pratiquement toute l'histoire pharaonique, et ou l'on passe presque sans transition de la foule (grande salle hypostyle) à la solitude (temple au NE de Khonsou pourtant magnifiquement préservé). Cela n'est pourtant que moindre mal, qui peut d'ailleurs tout connaitre ? L'Egypte conserve heureusement de nombreux jardins secrets, tout comme elle réserve encore à des générations d'égyptologues et de passionnés d'innombrables découvertes.

Le voyageur non pressé, en marge des circuits balisés, subira surtout les effets relationnels issus cette industrie. Difficile en effet en Egypte de franchir des portes intimes, de pousser une discussion franche, les rapports étant exclusivement dictés par des facteurs économiques. Le touriste, qu'il soit en surgelé ou plus bio, est vu d'abord comme un portefeuille. On aborde donc, on sollicite, on quémande un achat, on bakchich sans conviction. On développe aussi des stratégies faussement amicales ("Mon ami, un thé ?"...) qui accouchent 9 fois sur 10 sur un deal. Lassé, le visiteur finira aussi par manquer ce 10eme prometteur.

Passons sur les pays suivants traversés (Soudan, Ethiopie, Tanzanie, DOM de la Réunion, ile Maurice et Inde), aux approches touristiques très variées, pour rejoindre l'Iran, et clore la boucle de notre voyage. L'ancienne Perse est au fond une antithèse de l'Egypte. Inutile de préciser la piètre image de ce pays vu d'occident. Régime islamique fanatique des mollahs, population hystérique brulant des drapeaux US et israéliens, etc. Et pourtant, l'Iran est lorsqu'on la parcourt bien loin de ces stéréotypes. On y rentre relativement aisément, il est meme possible d'obtenir un visa de transit d'une semaine en arrivant à l'aéroport de Téhéran. Dans notre cas après un premier visa de 2 semaines pré-demandé en France par l'intermédiaire d'une agence, nous avons obtenu sans peine sur place une prolongation d'un mois (mieux vaut toutefois se rendre pour cela dans une ville touristique comme Ispahan ou Shiraz qu'à Téhéran). Peu ou pas de controles d'identité, les hotels nous enregistrent sobrement, parfois meme oublient de la faire. On imagine une population cadenacée et on trouve des gens extrement ouverts, curieux des étrangers, sans interessement aucun le plus souvent. On nous aborde très fréquemment pour échanger quelques mots, en commencant invariablement par "Where are you from ?". La courtoisie naturelle des iraniens est le fruit d'un code de savoir-vivre (nomme ta'arof) profondemment ancré. Il n'est donc pas sur que les différences constatées avec l'Egypte tiennent seulement au caractère peu massif du tourisme. Nous sommes en effet surpris par la liberté de ton de nombreux iraniens qui semblent apprécier la présence de certaines oreilles étrangeres pour se lacher. Nous avons ainsi fréquemment entendu autant de critiques du régime islamique que de la politique américaine. Un exemple cocasse : à une question dans la rue à un jeune iranien sur ces étranges boites sur pied tronant à chaque carrefour (en fait destinées à receuillir des dons pour les déshérités récoltés par des associations), une iranienne vient subitement mettre son grain de sel, allégant que tout va dans la poche de l'Etat ! Et combien de critiques sur la piètre politique économique du gouvernement ou les revenus du pétrole confisqués en haut lieu. Voire sur l'emprise assomante des mollahs pas assez "relax" (dixit un chauffeur de taxi). Ou sur la bombe, qu'un iranien estimait inutile. Ou encore sur une fière iranité que l'on a trop tendance estime t'on ici à allègrement mélanger dans l'arabisme, message ici plus spécialement adressé au visiteur.

Bien sur le pays reste ce qu'il est. Nous avons ainsi pu constater le poids idéologique post mortem de l'imam Khomeini au cours des célébrations de sa disparition (le 4 juin), dans une débauche de commémorations officielles foncièrement hagiographiques.

Mais visiter l'Iran invite aisément à prendre conscience des paradoxes et tensions de cette société complexe et raffinée. Signalons le fort taux d'alphabétisation et d'étude supérieure en Iran, ainsi que la présence de nombreuses librairies en milieu urbain, au contraire de nombreux pays du Proche Orient (cela m'a d'ailleurs beaucoup surpris dans un pays comme la Turquie). Y faire du tourisme ne consiste donc pas uniquement à visiter un musée, une succession de vieille pierres, à l'instar de l'Egypte. L'esprit de dialogue de ses habitants permet de comprendre au moins un peu ce qu'est l'Iran d'aujourd'hui.

Deux pays et deux cultures aux images si diamétralement opposées en occident. Deux formes de tourisme aux deux ordres de grandeur. Et un paradoxe lourd de sens. D'une part une Egypte à l'industrie touristique de masse mais si peu perméable à sa compréhension politique. Un régime largement personnel en plein processus de dynastisation sous la bannière Moubarak, et empreint de fortes tensions internes. D'autre part une Iran si peu attractive aux flux touristiques, au régime politique complexe, ni tout à fait démocrate, ni complètement autoritaire. Mais qui se laisse deviner par un sens de la communication et un esprit critique qui, en dépit de toutes les barrières à leur expression, constituent dejà la base d'une future libéralisation.


Commentaires sur cet article
JP Crozet
bonjour, la réalité d'un pays passe toujours par la façon dont les personnes sont accueillies et comment elles se comportent vis à vis des autochtones. de beaux récits. cordialement JP Crozet
 

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